Changement de plans!

 

Atterrissage à Kigali la semaine dernière. Nous avions prévu de passer 3 mois à Nairobi mais nous avons décidé d'écourter notre séjour. « Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? » Je vous dévoile les dessous de l’histoire ci-dessous…


Souvenirs, Souvenirs.

J'étais très excité à l'idée de revenir à Nairobi.. et j’ai retrouvé une ville très différente de celle de mes souvenirs! J’ai découvert le Kenya il y a 27 ans, lorsque mes deux soeurs, mes parents et moi sommes partis nous installer là-bas. Pendant 4 ans, nous avons vécus la vie d'expatriés avec tous ses privilèges: un domicile dans une belle résidence privée verdoyante, une scolarité facile à l'école française, et une voiture avec un chauffeur. La vie était belle, je passais la plupart de mes weekends à jouer dans de grands jardins, à explorer la savane en 4x4, ou à fêter l’anniversaire de mes copains autour de la piscine.

Riverside Park, la résidence où j'habitais il y a 27 ans. Rien n’a changé!

Riverside Park, la résidence où j'habitais il y a 27 ans. Rien n’a changé!

Une ruelle de Mathare, le bidonville le plus surpeuplé du Kenya. 1 demi millions d'habitants partagent à peine 1 km carré dans des conditions désastreuses. La vie se déroule sur fond de pauvreté, d'anarchie, de prostitution, de manque de commodités de base et une myriade de complexités sociales.

Une ruelle de Mathare, le bidonville le plus surpeuplé du Kenya. 1 demi millions d'habitants partagent à peine 1 km carré dans des conditions désastreuses. La vie se déroule sur fond de pauvreté, d'anarchie, de prostitution, de manque de commodités de base et une myriade de complexités sociales.

La circulation de Nairobi pendant les heures de pointe...

La circulation de Nairobi pendant les heures de pointe...

L'expérience que j’ai eu le mois dernier a été bien différente! Tout d’abord, Nairobi a beaucoup changé: la ville est plus grande, plus dense, plus rapide, et plus chaotique. Ensuite, j’ai eu l’occasion de découvrir des quartiers de la ville dont je n’avais pas connaissance - comme les insalubres bidonvilles de Kibera et Mathare. Mais avant tout, j’ai fait l'expérience de cette ville en tant qu’adulte, sorti du confort et du cocon de mon enfance. J’ai trouvé la ville peu accessible: on ne fait rien a pied donc il est difficile de faire des rencontres et de s'approprier rapidement les quartiers de la ville. Nous avons ainsi passé le mois dernier très isolé #seulaumonde. J’ai tenté de renouer contact avec quelques connaissances mais les embouteillages et les distances ne jouaient pas en notre faveur; la ville est très étalée et il faut compter 1h pour parcourir 15km pendant les heures de pointes.

Pratique les taxi-motos pour éviter les embouteillages! Ils conduisent prudemment (ou presque) mais les casques ne se ferment pas toujours...Charlotte a eu le privilège d’avoir une charlotte hygiénique sous le casque. C'était bien la seule fois malheureusement!

Pratique les taxi-motos pour éviter les embouteillages! Ils conduisent prudemment (ou presque) mais les casques ne se ferment pas toujours...Charlotte a eu le privilège d’avoir une charlotte hygiénique sous le casque. C'était bien la seule fois malheureusement!

 

Des femmes et des fous rire à Nairobi.

Vêtues modestement avec foulard de tête niqab, elles lèvent les bras vers le plafond, s'étirent du sommet du crâne jusqu'à la pointe des pieds, et prennent équilibre avec précaution sur un pied. Ensemble, elles pratiquent la respiration, la méditation, et les étirements - sous les instructions soigneuses de Charlotte.

Quand Charlotte leur demande prendre leur pose de yoga favorite!

Quand Charlotte leur demande prendre leur pose de yoga favorite!

Elles forment un groupe de 15 femmes réfugiées somaliennes qui se réunissent tous les lundis matin pour renforcer leur capacité à prendre soin d’elles-mêmes et, éventuellement, de leur communauté. Ces réfugiées qui ont fui la Somalie pour le Kenya par crainte de la violence d'al-Shabaab vivent toujours dans la peur constante de l'insécurité et des mauvais traitements. La vie à Eastleigh - l'un des quartiers les plus animés de Nairobi et le foyer de nombreux réfugiés somaliens et éthiopiens - ne favorise pas le bien-être personnel et social. Ces femmes n’ont pas accès à des services de santé de qualité, à l’éducation, au marché, et donc à des moyens de subsistance suffisants. La plupart d'entre elles ont été victimes de mutilations génitales féminines sous l'une des formes les plus extrêmes et doivent maintenant faire face à une augmentation de la violence sexuelle et sexiste (par exemple, les viols en bande).

Un moment de partage en début de classe, en attendant les retardataires!

Un moment de partage en début de classe, en attendant les retardataires!

Le programme d'entrepreneuriat, de leadership, et de bien-être auquel elles participent depuis mars 2018 (initié par Holly Ritchie - cofondatrice de Thrive for Change) brise les barrières de la société conservatrice somalienne, dans laquelle les rôles sexospécifiques sont stricts, y compris l'accès au sport. Un tel projet ouvre le dialogue sur le pouvoir des groupes de femmes, en particulier dans les contextes plus fragiles, à renforcer les capacités et compétences des femmes pour devenir des contributeurs de la société (pas seulement des ménages), ainsi que des décideurs et leaders communautaires.

Ce fut un privilège de travailler avec Holly Ritchie, agent de changement dans les zones à faible revenu et les communautés de réfugiés de Nairobi, où elle défend le bien-être et l’autonomisation des femmes. Au cours du mois de juin - mois où nous célébrions la journée mondiale des réfugiés (20 juin) et la journée mondiale du yoga (21 juin) - Charlotte a animé des ateliers sur le bien-être corps-esprit et a équipé les 15 femmes avec des outils simples et efficaces leur permettant de continuer à pratiquer à la maison et de diffuser la pratique au sein de leur communauté.

Au sujet des réfugiés, un documentaire qui vaut la peine d'être vu: «Human flow» (Ai Wei Wei). Long et lent à certains moments, mais profondément émouvant et finalement si humain dans tous les sens du terme.

 

Retomber sur ses pattes.

Nous avons écourté notre séjour à Nairobi car nous n’avons pas réussi à concrétiser suffisamment de projets pertinents. Au delà de notre super collaboration avec Thrive for Change, toutes les autres pistes et rencontres n’ont pas abouti, et certaines nous ont même donné le sentiment de “forcer les choses”. Avons-nous manqué de persévérance? Notre service n'était-il pas adapté aux besoins de ce public? Nous avons tiré quelques enseignements de cette expérience que nous comptons bien mettre à profit pour la suite de notre projet.

Notre séance de découverte du yoga avec les équipes de Vijana Amani Pamoja au sein de leur bureau à Nairobi.

Notre séance de découverte du yoga avec les équipes de Vijana Amani Pamoja au sein de leur bureau à Nairobi.

D’abord, notre service doit s'intégrer à la culture locale. Cela semble être une évidence, mais la mise en pratique s'avère plus délicate. Le yoga est une pratique de bien-être alliant corps et esprit. Ce n’est pas une religion, toutefois toute référence à la pleine conscience (à travers la respiration et la méditation notamment) est très vite associée à une pratique religieuse voire à de la sorcellerie! Les exercises que nous proposons peuvent être perçus par certains comme illégitimes, voire maléfiques, car ils sont extérieurs à leur religion. Cette intégration culturelle du yoga peut se faire de plusieurs manières comme:

  • adapter notre langage: récemment, nous avons pris le partie de remplacer le terme “yoga” par “postures et respiration” afin d'éliminer toute connotation religieuse.

  • changer notre mode d’enseignement: nous redoublons d’efforts pour former ou recruter un professeur de yoga de la même communauté que les participants pour animer le programme à notre place. Ainsi, les élèves peuvent s’identifier davantage à l’enseignant.

Pour se déplacer dans le bidonville de Kibera, la moto est indispensable car les rues sont animées et pleines de piétons.

Pour se déplacer dans le bidonville de Kibera, la moto est indispensable car les rues sont animées et pleines de piétons.

A nouveau, nous constatons que l’argent joue un rôle important dans une prestation de service. Jusqu'à présent, nous proposions de développer et d’animer la plupart de nos programmes à titre bénévole. Par conséquent, aucune des organisations que nous avons contactées ne refusait de collaborer avec nous. Un avantage autant qu’un inconvénient car l’absence de rémunération peut être la source d’opportunisme et éloigner ainsi nos interlocuteurs de la question la plus importante: notre programme est-il réellement pertinent pour leur public?

Kibera est le plus grand bidonville de Nairobi et le plus grand bidonville urbain d’Afrique.

Kibera est le plus grand bidonville de Nairobi et le plus grand bidonville urbain d’Afrique.

 

Arts, Yoga, Football: même combat.

Les efforts investis n’ont pas été perdus! Ils nous ont permis de faire de belles rencontres et de découvrir des projets innovants.

Philip, Jeff, Erik et Carmen de Kibera Creative Arts m’ont touché par leur gentillesse et leur bonne humeur. Ils soutiennent la communauté artistique de Kibera en leur offrant une plateforme pour développer et commercialiser leurs talents. Malgré leurs moyens limités, ils réalisent des projets incroyables.

L'équipe de Kibera Creative Arts, Charlotte et moi lors de notre rencontre dans les locaux de leur organisation à Kibera.

L'équipe de Kibera Creative Arts, Charlotte et moi lors de notre rencontre dans les locaux de leur organisation à Kibera.

Le modèle de Futbolmas et de Vijana Amani Pamoja est une vraie inspiration. Ils utilisent le football comme support de communication pour sensibiliser la jeunesse du bidonville de Mathare aux drogues, aux violences, et à la sexualité. C’est un très bon exemple d'intégration culturelle, car le football est un sport très apprécié au Kenya.

La Valley View Academy, dans le bidonville de Mathare accueille aussi les équipes de Futbolmas. C’est une école communautaire financée par les parents des élèves.

La Valley View Academy, dans le bidonville de Mathare accueille aussi les équipes de Futbolmas. C’est une école communautaire financée par les parents des élèves.

Une des salles de classe de la Valley View Academy à Mathare.

Une des salles de classe de la Valley View Academy à Mathare.

La classe communautaire d’Africa Yoga Project était la classe la plus joyeuse que j’ai pu connaître! Nous avons bougé avec la centaine de participants sur les instructions décomplexées de Catherine Njeri et aux rythmes afrobeat du DJ! Une belle manière de nous rappeler que le yoga ne doit pas se prendre trop au sérieux :)

 

Rebondir au pays des milles collines.

La décision de quitter Nairobi n’a pas été si simple. Charlotte et moi avions tous les deux l’impression d’abandonner ce que nous avions entamé - comme une dette morale envers les quelques bénéficiaires avec qui nous avions échangé. En fin de compte, la question à se poser était: parviendrons-nous à accomplir notre mission en restant à Nairobi 2 mois de plus? Après mûre réflexion, la réponse nous semblait être négative.

Nous avons pris la décision de déménager à Kigali pour 2 raisons: nous avions l’opportunité de travailler sur des projets très intéressants avec Azahar Foundation et la ville de Kigali semblait suffisamment accessible pour avoir un impact en 2 mois.

Les résidents de Agahozo-Shalom Youth Village pendant leur classe de yoga hebdomadaire.

Les résidents de Agahozo-Shalom Youth Village pendant leur classe de yoga hebdomadaire.

Yogeshwari - mentor et professeur avancé de Jivamukti Yoga - a créé Azahar Foundation non seulement pour offrir un accès au yoga à ceux qui n’en ont pas les moyens, mais également pour utiliser les principes éthiques du yoga et les arts dans la consolidation de la paix et la communication interculturelle. Au Rwanda, Azahar offre des cours de yoga à des jeunes orphelins (Agahozo Shalom), des femmes artisanes en milieu rural (Indego Africa), et des survivants du génocide (Imbuto Foundation). Aujourd'hui, l’activité est ralentie car il leur manque des professeurs et un coordinateur de projet permanent. Nous utiliserons nos 2 mois ici pour rencontrer les bénéficiaires des classes, enseigner des ateliers thématiques au sein de chaque organisation, identifier des candidats à la formation de professeur de yoga, mettre à jour le contenu des programmes, et soutenir Azahar dans son développement.

 

A très vite pour de nouvelles aventures,

Ludovic

 
Ludovic Baussan